Haut-Languedoc d'antan
(4ème partie)

4 - Les déplacements (suite) 

Au 19ème siècle, Lacaune est essentiellement une bourgade rurale et isolée, où la majorité des habitants vit dans des conditions particulièrement difficiles. L'arrivée du chemin de fer sortira peu à peu la commune de son isolement.

La loi de 1880 permet aux élus départementaux, et à eux seuls, de décider la création et la concession d'un chemin de fer d'intérêt local...

Dés le début des années 1880, deux blocs s'affrontent. Certains voudraient relier Graulhet à une ligne de réseau principal et ainsi en faire bénéficier les produits de la mégisserie. D'autres penchent pour la constitution d'un réseau local qui relierait plus de cantons depuis Castres jusqu'à la Montagne desservant ainsi Roquecourbe, Vabre, Gijounet, Lacaune et Murat...

Les discussions sont longues et passionnées, non seulement sur les contraintes techniques mais également dues à un réel affrontement politique. Dubernard, le baron René Reille et le Vicomte Ludovic de Naurois sont les principaux promoteurs de la ligne de la Montagne. Aucun accord n'étant possible, le projet est mis en veille. En 1892, on assiste à une redéfinition du champ politique tarnais et de nouveaux accords voient le jour. Le Petit Train en bénéficie, le vote est enfin acquis grâce notamment à Edouard Barbey qui convaincra les derniers opposés...

De 1902 à 1911, d'immenses chantiers entreprennent l'infrastructure du Petit Train : 20 tunnels, douze grands ponts et viaducs. Jusqu'à 600 travailleurs, espagnols pour près de la moitié, rongent des centaines de milliers de mètres cubes de schiste ou de granit. Nombre d'entre eux y laisseront la vie, ensevelis par les éboulements ou les explosions inopinées...

La Compagnie des Chemins de Fer Départementaux du Tarn ne fournira au public que le minimum de commodités aux arrêts, si ce n'est la gare de Lacaune qui reçoit la célèbre décoration en losanges de briques blanches et ... comble du luxe ... des WC. La gare sera détruite. Ne reste que sa grande horloge, visible au Musée du vieux Lacaune. Le Préfet du Tarn signe l'arrêté de reception générale et définitive du réseau le 22 mars 1912...

Trois trains assuraient journellement les transports dans chacun des deux sens : Castres-Murat, Murat-Castres. Fini le temps des diligences cahotant sur des chemins rocailleux. Le Petit Train favorisera le tourisme également. Avec la première guerre mondiale, les matières premières voient leur prix grimper et dans le Tarn les premiers déficits touchent les chemins de fer secondaires...

De 1920 à 1926, l'effort financier consenti par la Nation aide au maintien en activité du Petit Train. Mais un autre ennemi surgit avec l'essor du transport routier, plus économique. La branche Sud résiste, sauvée par la géographie (pas de route de remplacement). Mais après la seconde guerre mondiale, le Petit Train "coûte" trop cher. La décision définitive de fermeture tombe pour le 31 décembre 1962, suivie de près par la dépose de la voie...

Quelques dates :

1er juillet 1905 : ouverture du tronçon Castres-Vabre (durée : 1 heure 20).

4 avril 1906 : Le Bouissas-Brassac.

2 juin 1907 : Vabre-Pierre Ségade.

20 mars 1911 : Lacaune-Murat.

 

Quelques ouvrages :

Viaduc de Gourp Fumant : 65 mètres de long, 3 arches.

Tunnel de Gourp Fumant : 70 mètres de long.

Viaduc de Landissou : 40 mètres de long, 2 arches.

A 10 km de Roqucourbe et à 5 km de Vabre se trouvait la petite station de Laparayrie-Baudécamy où s'était implanté l'hôtel-restaurant Rouanet. Pour atteindre Brassac, le train empruntait une déviation de 13 km depuis Vabre pour 50 mn de trajet. Les premières locomotives étaient de type 130T pesant 19 tonnes à vide. La gare de Viane fut inaugurée le 2 juin 1907. Pour atteindre Murat sur Vèbre depuis Castres, le trajet durait un peu plus de 5 heures. Le matériel roulant utilisé sur cette voie alla en Corse en 1963 quand la ligne fut fermée...

A partir de 1880, la décroissance des communes du Haut-Pays fut constante et rapide. Cette chute coïncide avec la construction de la ligne de chemin de fer de Castres à Saint-Pons. Les nouvelles facilités de communication ont accéléré l'exode des habitants de la montagne, d'un côté vers la région industrielle de Castres-Mazamet, de l'autre vers les plaines du Bas-Languedoc où la viticulture était en plein essor...

L'arrivée du train a condamné à plus ou moins longue échéance la diligence, qui dut faire face également peu avant la grande guerre à l'arrivée progressive sur les routes des autobus à essence. Le progrès était en marche, même dans la montagne, et engendra son lot de réactions, hostiles ou enthousiastes !...

L'arrivée et le départ de ces bus constitua dans les villages une nouvelle attraction qui drainait la foule des grands jours, en plus des voyageurs et des personnes venant déposer (ou retirer) colis ou missives diverses. Toutefois, ce service de transport s'interrompit pendant la guerre, la plupart des véhicules ayant été réquisitionnés pour le transport des troupes...

Il existait une ligne régulière entre Saint-Pons et La Salvetat. Et même s'il n'y avait plus besoin de changer les chevaux, l'arrêt à l'auberge du Cabarétou fut maintenu, ne serait-ce que pour se désaltérer ! Par contre dans la descente les pauses étaient parfois inopinées, le refroidissement des freins imposant ses conditions au bon déroulement du voyage...

De même, une navette de bus fut mise en place entre Castres et Anglès vers 1920. Le départ de la montagne avait lieu à 7 heures (devant l'hôtel Ségui), et le retour depuis la sous-préfecture était programmé à 16 heures (devant l'hôtel Cros). Les secousses ressenties avec les diligences n'étaient pas oubliées pour autant, l'état des routes n'ayant pas évolué et les véhicules étant souvent munis de pneus pleins...

Trains, autobus, puis camions et automobiles (qui apparurent vers 1920, mais rares)... La montagne se désenclavait lentement, mais se vidait également d'une partie de ses habitants. Pour ceux qui restaient sur ces hautes terres, ces nouveaux moyens de locomotion furent l'occasion d'accentuer les échanges séculaires avec la plaine : pommes de terre et charcuterie dans un sens, vin et primeurs dans l'autre...

Pour rejoindre ses patients les plus éloignés, "par des chemins montants et mal aisés", le docteur Biau de Vabre utilisait dès 1908 une "auto-fauteuil", beaucoup plus proche cependant des 2 que des 4 roues ! Voici son descriptif sur catalogue : "Automobile à 2 roues restant debout à l'arrêt ; mise en marche à la manivelle ; démarrage arrêté en pleine côte ; chauffe-pied par l'échappement à volonté"...

L'augmentation du trafic routier sur des routes non revêtues accentua leur dégradation. Vers 1930, on utilisait encore le cylindre tiré par deux paires de vaches pour tasser les cailloux. Les pierres étaient livrées brutes et disposées en tas réguliers tout le long de la route. Elles étaient ensuite cassées à l'aide d'un marteau spécial : ce travail était payé à la tâche et confié parfois à des femmes...

En dehors de ces salariés, l'entretien du réseau était aussi effectué par les contribuables redevables de prestations en nature. Cette survivance des anciennes corvées médiévales contraignait chaque chef de famille à accomplir gratuitement un certain nombre de jours de travail pour l'administration. Ceux qui avaient des attelages devaient venir avec eux pour exécuter les charrois. Ce sont eux également qui étaient chargés par temps de neige de tirer le rudimentaire "traîneau" afin de dégager les chaussées...

5 - Pour rompre avec le quotidien

Lorsqu'on évoque la vie de nos anciens, on pense aussitôt à leur modeste condition et à la pénibilité de leur tâche. Mais, et sans doute pour rompre avec les difficultés répétées du quotidien, ils savaient aussi se distraire. De nombreuses occasions leur permettaient de se retrouver pour s'amuser ou se divertir : veillées, fêtes patronales, mariages, fins de grands travaux (récoltes, battages), marchés et foires, jeux de quilles ou de boules, retrouvailles au café, chasse ou pêche, etc...

Au travers de textes publiés par le centre de recherches et du patrimoine de Rieumontagné (CRPR), participons à une foire et entrons dans une auberge...

Les foires de Boissezon de Masviel

(Texte de Robert Pistre - CRPR : Lieux de mémoire II) 

Il y avait deux foires annuelles à Boissezon de Masviel. Leur célébrité se perd dans la nuit des temps, tout comme celle du château. Elles avaient lieu le 11 juin et le 29 août.

Le 11 juin, il y avait une foire énorme. Les gens venaient de loin, de Condomines à Barre. Il y avait beaucoup de marchands venus du vallon d'Olargues ; ils passaient par Le Pradel. On y vendait de tout : des cerises, des oignons et des choux à planter. Ces marchands se plaçaient le long de la route depuis la tour du château. On vendait aussi des vaches, des canards, des oies, des moutons. Le défunt Irénée Calvet achetait les choux et oignons qui restaient invendus, et allait les revendre vers Barre !

Joseph Pistre allait aider l'auberge Cavaillès à accueillir les clients. Il travaillait à la cuisine. Il y avait du travail pour tout le monde. La cuisinière était "Malotte" de la famille des charrons "Louils" maintenant éteinte. Elle venait de Murat pour la circonstance. C'était la soeur de "Pépi" le forgeron. La veille, Lucien Cavaillès allait la chercher avec une calèche à quatre roues. Le soir de la foire, on servait cinquante soupers. On n'avait pas toujours tout ce qu'il fallait ; alors on allait acheter des lapins ou des poulets. Parfois on tuait une brebis. Les clients faisaient bombance et restaient jusque vers minuit. L'aubergiste louait un accordéoniste pour mettre de l'ambiance.

Cette foire a encore eu lieu pour la dernière fois en 1940, mais il n'y avait plus qu'un marchand de souliers et un de faux venu de Murat.

Il y avait aussi une foire le 29 août. C'était la "fiéïro dé las gaudos", la foire des vieilles brebis. Il y a eu jusqu'à 1 500 brebis ; elles s'étalaient sur le foirail, sur le terrain de mazade, à mi-chemin de Cantarranne, jusqu'au ruisseau de Cabrié.

Les brebis étaient vendues à "Martoou", un marchand du vallon d'Olargues, ou à Blayac, un négociant d'Hérépian. Ils étaient très connus et faisaient ce travail de père en fils. Ils faisaient de très bonnes affaires. Les brebis de Revaillès étaient appréciées, car n'ayant pas pâturé dans des prairies humides, elles n'étaient pas "gamados".

A Olargues et à Hérépian, les gens engraissaient les brebis de réforme pour les vendre à la boucherie. En effet, dans ces secteurs on pouvait mener paître les troupeaux tard en automne dans les vignes.

A l'auberge Cavaillès, la veille de la foire des brebis, on faisait le plein d'eau dans des comportes à la cave, car si le jour de foire on envoyait une femme chercher de l'eau à la fontaine, au-dessous de la vierge, elle y passait une demi-heure et ne ramenait que 10 centimètres d'eau au fond du seau tellement il y avait du monde qui se bousculait pour s'y approvisionner.

La préparation était toute une affaire. Le père de Lucien partait à Castres, avec le petit train, le samedi précédent, acheter sur le marché de la volaille, des petits pois, de la "taraillo" (vaisselle), etc...

La veille de la foire, "Bélooudo dé Canac" et une autre personne d'Amac allaient pêcher de nuit des truites à l'épervier. Ils en portaient 32 livres. On les faisait cuire dans une grande poêle munie d'une queue de deux mètres qu'il fallait attacher avec une chaîne. C'était "lou paouré taillur dé Cabrié" qui se chargeait de ce travail.

Dans cette auberge, c'était trop de travail pour un jour et si, par malheur, il faisait mauvais temps, c'était la catastrophe : une année, ils ont perdu 2000 francs !

Les marchands de bestiaux arrivaient la veille et couchaient dans les granges. Ils mangeaient dans la chambre de l'auberge située derrière la cuisine : c'était "la taoulo das moutouniès" (la table des marchands de brebis).

Après le marché, les valets partaient avec les brebis achetées. Les négociants restaient et faisaient la fête ; Lucien se souvient d'une soirée où ils ont bu 24 bouteilles de champagne.

Les Cavaillès vendaient ce jour-là un sac entier de paquets de tabac, à travers le "fénestrou" de l'atelier de cordonnier.

La dernière "fieïro de la gaudas" a eu lieu en 1939. Trois jours après, Hitler envahissait la Pologne et six jours plus tard l'Angleterre et la France déclaraient la guerre à l'Allemagne. Bien des choses allaient changer dans le monde, et à Boissezon il n'y aurait plus de foire des brebis...

A suivre : Haut-Languedoc d'antan (5)

 

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